LES BREVES

Interview : Le bien-fondé de la création de conseils scientifiques en Afrique

Il vient d’être annoncé à Montréal au Canada la création du Réseau francophone en conseil scientifique, un instrument qui devrait permettre aux scientifiques de diverses spécialités de partager les pratiques et les expériences dans la manière de conseiller les décideurs politiques.

L’annonce a été faite à l’occasion du congrès international sur le conseil scientifique aux gouvernements organisé du 30 août et 2 septembre 2021 par l’International Network for Government Science Advice (INGSA)[1].

Au terme de ce congrès au cours duquel il a pris ses fonctions de nouveau président de l’INGSA après son élection en juin 2021, le Canadien Rémi Quirion, par ailleurs scientifique en chef du Québec, s’est confié à SciDev.Net.

“De plus en plus, on se rend compte que le conseil scientifique, au niveau local est très important. Or, il est moins développé. Donc, on doit essayer de le développer davantage”

Rémi Quirion, scientifique en chef du Québec

Rémi Quirion, scientifique en chef du Québec

Dans cet entretien, il explique sa vision de ce réseau francophone en conseil scientifique et lève un pan de voile sur les priorités de son mandat à la tête de l’INGSA.

C’est quoi le conseil scientifique ?

Ce sont des experts venant très souvent de milieux académiques qui, sur la base de recherches ou de données probantes, donnent des avis au gouvernement et aux hauts fonctionnaires. Par exemple, sur la gestion de la pandémie, sur la qualité des vaccins, sur le développement durable, sur le changement climatique… Par exemple, dans un pays où il y a des inondations, qu’est-ce qu’on doit faire ? Comment, sur la base de la science, peut-on diminuer leurs effets ? C’est très large. Moi par exemple au Québec, je donne des conseils scientifiques aux élus, aux membres du gouvernement et par la suite, bien sûr, ce sont les membres du gouvernement qui décident.

C’est quoi le Réseau francophone en conseil scientifique que vous avez lancé ce 2 septembre 2021?

L’idée, c’est être capables de travailler avec les différentes organisations mondiales, comme l’International Science Council[2] et INGSA. Donc, il s’agit de travailler davantage ensemble, d’apprendre l’un de l’autre. Question de voir ce qui se fait dans différents pays à travers le monde aussi bien chez les scientifiques en chef que chez les académiques, pour pouvoir partager les meilleures pratiques en termes d’avis scientifiques. Ou peut-être afin de mieux préparer par exemple une prochaine pandémie, indépendamment des langues et des cultures.

Comment est née l’idée de mettre en place un tel instrument ?

Lors de la création de l’INGSA en 2014 en Nouvelle-Zélande, j’étais l’un des membres fondateurs et le seul francophone dans la direction. Le réseau a grandi beaucoup au cours des dernières années, mais de façon un peu plus anglo-saxonne. Je me suis donc dit que je pourrais me concentrer sur l’Afrique francophone, pour essayer d’augmenter les capacités en conseil scientifique dans ces pays.

On a organisé un atelier au Cameron sur le conseil scientifique il y a deux ans et on en a eu un autre au Sénégal. Donc, il y a beaucoup d’intérêts pour le Québec à travailler avec les pays africains de la francophonie pour améliorer ou faciliter le conseil scientifique et apprendre les uns des autres.Encore une fois, la pandémie a augmenté l’importance d’avoir un tel réseau. Au Canada, dans le cadre du Commonwealth, il y avait beaucoup de discussions et de rencontres liées à la pandémie avec des experts en conseil scientifique d’Angleterre, d’Australie, de Nouvelle-Zélande, d’Inde, du Canada, etc. Mais, on n’avait pas une telle organisation au niveau de la francophonie. Donc, on a vu qu’il y avait un certain manque en termes d’échange de meilleures pratiques en conseil scientifique dans le monde francophone. On a donc décidé de créer un réseau francophone.

Quel est l’intérêt de ce réseau en ce moment précis?

La réunion que vient d’organiser l’INGSA à Montréal a été certainement une belle occasion pour lancer ce réseau. L’autre raison, c’est la pandémie. On avait besoin du conseil scientifique avant la pandémie. Mais, celle-ci nous a démontré qu’on en avait davantage besoin pour échanger les meilleures pratiques en termes de conseil scientifique afin de diminuer les impacts de la pandémie ou de grandes catastrophes dans le monde.

La pandémie a ajouté de l’urgence à tout cela et ce qu’on voudrait, c’est qu’on soit mieux préparés, même lorsqu’on n’est pas en étant d’urgence.

Quelle est la situation du conseil scientifique en Afrique subsaharienne francophone en ce moment ?

Nous avons fait une étude au départ et le rapport va être publié bientôt. On a regardé dans la majorité des pays africains bien sûr, mais aussi en France, en Suisse, en Belgique… On a organisé au mois de février dernier un atelier virtuel avec des représentants des différents pays, pour voir s’ils y trouvent un intérêt. Et la réponse a été très positive.

J’étais très agréablement surpris de l’intérêt des représentants et autres qui ont dit qu’ils en auraient besoin pour aider leurs gouvernements à prendre des décisions en s’appuyant sur des données probantes et sur la science.

Dans les pays où il y avait un système d’avis scientifiques un peu plus solide, ça a été un peu plus facile en termes de gestion de la pandémie. Cela montre que d’avoir une structure d’avis scientifiques permanente peut aider nos gouvernements. Maintenant, c’est à nous de travailler ensemble pour démontrer encore plus aux politiques que cela peut être très utile.

Comment le réseau va-t-il se mettre en œuvre concrètement ?

On veut essayer d’avoir des structures, des programmes qui vont faciliter ce lien-là, ces échanges entre les experts académiques et les politiques. Des formations des académiques, des universitaires seront nécessaires pour voir comment discuter avec un politicien, comment discuter avec un fonctionnaire. Parce qu’on est habitués à présenter des résultats très détaillés, des rapports très costauds et très longs. Or, le politique attend des choses plus courtes. Nous devons aussi apprendre à travailler de cette façon-là et nous voulons le faire dans le cadre du réseau francophone.

Comment avez-vous apprécié la mise en place dans pratiquement tous les pays d’Afrique d’un comité scientifique chargé d’émettre un avis sur les vaccins à administrer contre la COVID-19 ?

C’est très bien, mais nous voulons aller un peu plus loin que cela pour avoir une structure un peu plus permanente avec une équipe de base qui développe de très bons liens avec les gouvernements. Ainsi, par exemple, pour décider des vaccins, on ajoute à cette équipe des experts en matière des vaccins. S’il faut donner des conseils sur les tremblements de terre, on ajoute des experts en géologie, etc. Bref, l’idée est d’avoir une structure stable.

Vous avez été porté à la tête de l’INGSA ce 1er septembre. Quels vont être les défis majeurs de votre mandat?

Outre le renforcement de la francophonie par rapport à l’anglophonie, mon autre grand objectif c’est le développement du conseil scientifique à différents niveaux de gouvernement. Le conseil scientifique est différent selon qu’on est au niveau des Nations Unies, au niveau d’un pays, au niveau d’une région d’un pays, au niveau d’une ville, etc.

Donc, de plus en plus, on se rend compte que le conseil scientifique, au niveau local est très important. Or, il est moins développé. Donc, on doit essayer de le développer davantage. Car, le problème et les difficultés au jour le jour sont au niveau de la ville. Il s’agit donc d’arriver à bâtir un conseil scientifique au niveau local, parce que le type de conseils que l’on donne doit être très concret lorsqu’on est dans les villes et les villages.

Dans votre plaidoyer pour l’utilisation des preuves scientifiques dans les décisions des autorités, y a-t-il un volet consacré à l’encouragement des scientifiques d’Afrique francophone à vulgariser les résultats de leurs travaux ?

C’est un défi un peu partout. C’est certain que la majorité des chercheurs, que ce soit au Canada ou ailleurs, travaillent pour des publications scientifiques ; mais, par la suite, il y a peu d’emphase qui est mis sur le transfert. A savoir comment transférer ces informations-là à nos concitoyens, comment engager aussi les élus et les gouvernements dans tout cela.

On essaie à l’INGSA de développer et de valoriser davantage le conseil scientifique dans une carrière. Ça revient à évaluer dans la carrière d’un chercheur les publications scientifiques, mais aussi les activités de conseil scientifique, les activités de liaison avec les gouvernements. Ça existe déjà, mais il faut le faire davantage. Je pense que ça vient donner plus de valeur à ce genre d’activités, que ce soit reconnu par exemple dans le cursus de promotion à l’université.Encore une fois, je pense que la pandémie nous a aidés de ce côté-là. Car, il y a de plus en plus de chercheurs qui sont intéressés à vulgariser et expliquer plus clairement leurs recherches. Et par la suite, une fois de plus, c’est le gouvernement qui décide. Mais, il faut qu’il y ait au moins cette liaison plus facile entre les gouvernements et les milieux académiques.

Ne faudrait-il pas avant tout essayer de résoudre le problème de ces nombreux chercheurs d’Afrique francophone qui ont du mal à publier leurs travaux parce que les revues scientifiques publiant en français sont rares ?

Ce qu’on essaie de faire ici au Québec, et on pourra ouvrir davantage à nos collègues d’Afrique francophone, c’est de commencer à donner des prix pour les publications en français dans les grands secteurs comme les sciences sociales, les sciences humaines, la santé, le génie, les sciences pures… Par ailleurs, on supporte financièrement certaines revues en français qui sont soit québécoises, soit françaises.

Je pense qu’on doit travailler ensemble et pour cela, on va avoir besoin de la communauté francophone d’Afrique pour dire que bien sûr, on sait qu’on doit publier en anglais ; mais aussi on veut être capables de publier davantage en français dans des revues de bonne qualité. Et maintenant, avec tout ce qu’on appelle le libre accès aux publications et les sciences ouvertes, ça devrait être un peu plus facile. Nous au Québec, via le réseau de l’INGSA, on va essayer d’aider à améliorer la qualité des revues en français et offrir des possibilités aux auteurs de tous les pays francophones du monde de publier dans ces revues-là.

Source: SciDev.Net (Parteneaire du Journal Scientifique et Technique du Mali)

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