Economie, LES BREVES

 Dr Lamine KEITA: «Bien connaitre la monnaie, et spécifiquement le FCFA, pour servir le développement»

Le 22 septembre 2019, s’est tenue, dans les locaux de l’ISPRIC, sur la colline de Badalabougou, une conférence sur le Thème : « Bien connaitre la monnaie, et spécifiquement le FCFA, pour servir le développement » à l’initiative des étudiants de la Facultés des Sciences Economiques et de Gestion, membres fondateurs du Mouvement Révolutionnaire des Economistes, (MRE).

Le MRE est un regroupement d’hommes et de femmes, de toutes les couches sociales, de divers horizons qui aspirent à la recherche de la connaissance. Ce mouvement, créé le samedi 8 Juin 2019 à la Faculté des Sciences Economiques et de Gestion de Bamako, se donne pour mission principale de promouvoir la protection des droits économiques des citoyens au moyen de la connaissance scientifique établie à cet effet dans le cadre de l’Economie scientifique.

La conférence proprement dite, qui a été précédée par une demi-douzaine de présentations effectuées par des membres du MRE, était animée en bambara par le Dr Lamine KEITA, sur la base des publications qu’il a effectuées sur l’analyse des économies des pays utilisateurs du FCFA d’une manière spécifique, après avoir étudié la monnaie d’une manière générale. Cette conférence a vu la participation d’une soixantaine de personnes venant d’horizons différents.

  • Expérience monétaire particulière du Mali en 1983 et 1984 : la monnaie, un instrument de mesure dans l’économie

Le conférencier a attiré l’attention sur une expérience monétaire particulière du Mali en 1983 et 1984, lorsque ce pays amis en circulation simultanément deux monnaies, le franc malien (FM) et le FCFA, liées à une troisième monnaie, le FF, avec le FM = 1% du FF et le FCFA = 2% du FF.

Les participants, dont la plupart sont nés bien après 1984, ont pu imaginer et comprendre qu’un tas d’arachide qui, en 1984, coutait 100 FM était également vendu pour 50 FCFA pour traduire le fait que ces deux expressions désignent la même quantité de FF et qui est de 1 FF.

Cet exemple, bien compris, présente une valeur pédagogique et scientifique de tout premier plan dans tout le monde et pour tous les temps. En effet, cet exemple permet de comprendre que dans cette économie, le FM et le FCFA sont des instruments de mesures, appelés numéraires, le FF est l’étalon pendant que la quantité de FF, représentant la mesure commune des deux expressions de prix, est appelée la valeur, qui désigne l’objet qui est mesuré.

Par conséquent, tout comme en physique, sachant que le thermomètre sert à mesurer la chaleur, le physicien cherchera à bien la conserver pour mieux l’utiliser. De même, en économie, l’économiste également cherchera à protéger la valeur, contre toute diminution, afin de protéger les droits économiques des citoyens.

Après avoir bien compris le rôle du FM et du FCFA dans cette économie du Mali, les participants ont mis en pratique le mécanisme de substitution du FCFA au FM en 1984, à raison de 2 FM cédés par le citoyen à la Banque pour recevoir de celle-ci 1 FCFA, une pratique dont la logique était bien assimilée.

Les participants ont facilement compris qu’un compte de 1 000 000 FM en 1983 aura été remplacé par un compte de 500 000 FCFA en 1984, un salaire de 400 000 FM en 1983 a été enregistré pour 200 000 FCFA en 1984.

  • Le Mali en 1994: une substitution impossible du FM au FCFA comme dans les autres pays de l’UEMOA 

Cependant, dix ans plus tard, au nom de la dévaluation du FCFA, à l’examen de la situation monétaire dans les pays de l’UEMOA, dont le Mali, le citoyen s’est retrouvé dans sa poche avec la monnaie de 0,01 FF en replacement du FCFA qui en était le double. Que s’était-il donc réellement passé ? Cherchons à comprendre.

Lorsque la conférence a examiné concrètement la mise en œuvre de cette situation monétaire où la population devrait remettre à la banque une unité de la monnaie de 0,02 FF pour recevoir une unité de la monnaie de 0,01 FF, que la banque devrait leur fournir, elle s’est heurtée à la réticence des participants chez qui, le souvenir était encore présent, que l’unité monétaire que la Banque veut leur reprendre aujourd’hui a été acquise contre deux unités de la monnaie que la banque leur propose aujourd’hui. Donc aucun des coéchangistes ne voulait quitter la banque sans une contrepartie équivalente. Donc, l’expérience a été donc interrompue.

Par conséquent, il était clair, que, sans passer par des tours de passepasses à faire dormir debout, il aura été impossible de faire accepter par la population la substitution d’une unité monétaire, le FCFA, contre une unité monétaire plus petite, le FM.

En effet, la monnaie est un bien particulier. Quand on achète un bien, en général, on se trouve en face d’un interlocuteur et chacun défend ses intérêts. En revanche, pour obtenir la monnaie, la Banque centrale qui est le vrai propriétaire de la monnaie, se trouve souvent loin, et vous pouvez l’enrichir sans jamais le savoir tout en vous enrichissant. Cependant, le drame est qu’il peut aussi vous prendre votre argent et vous appauvrir dangereusement sans que vous vous en-rendiez compte.

Ainsi, pour poursuivre la substitution frauduleuse de la petite monnaie à la grande monnaie, il fallait éviter tout contact avec la population et conduire ces tours de passepasses en mettant le public devant le fait accompli de cette opération d’échange inéquitable.

Ainsi, le compte de 1 000 000 FM en 1983 qui aura été remplacé par un compte de 500 000 FCFA en 1984, se retrouve en 1994 au niveau de 500 000 dans la même unité monétaire de 1983. Chacun a donc pu constater que la valeur du compte de 1983 et 1984 se retrouve amputé de sa moitié, soit donc une destruction de moitié de la valeur du compte de 1983.

Une telle destruction traduit une terrible régression absolue, de chaque individu par rapport à lui-même, et de chaque pays par rapport à lui-même. Vous comprenez pourquoi de telles économies, par rapport aux autres économies du monde, finiront par se retrouver en queue des classements mondiaux. En effet, quand les autres pays avancent, pendant que les pays utilisateurs du FCFA reculent, en détruisant inconsciemment et par ignorance leurs valeurs créées, suite à la manipulation dangereuse des instruments monétaires, qu’ils ignorent être des instruments de mesure.

Il reste évident que si un physicien doit détruire de la chaleur, il ne pourra jamais produire une machine plus performante. Il en est évidemment de même pour les économistes d’aujourd’hui, qui, ignorant fondamentalement ce qu’est la valeur, car si situant fondamentalement à une phase préhistorique de notre connaissance de la mesure de la valeur, ne peuvent présenter aucune conscience de la destruction de la valeur qu’ils vont occasionner dans leur intervention au sein des pays utilisateurs du FCFA.

En effet, considérant la monnaie comme un objet de souveraineté par excellence, ils considèreront la monnaie comme un instrument exclusivement politique, dans l’ignorance totale, avant nos travaux, que la monnaie, en tant qu’instrument de mesure, est avant tout, et fondamentalement un objet technique, l’instrument de mesure de la discipline économique. Elle représente, pour l’économie, ce qu’est le thermomètre pour la thermodynamique, l’instrument de mesure, l’instrument de validation des principales conclusions dans la discipline.

  • La substitution de la petite monnaie à la grande monnaie, une pratique du moyen-âge français

Se référant, à l’histoire de la France, le conférencier rappelle que cette pratique de substitution frauduleuse est connue au moyen-âge et appliquée en abondance par les Rois de France, rois guerriers et avides d’argent pour continuer la guerre ou pour en entamer une nouvelle, qui avaient pris l’habitude d’avoir deux monnaies dépendant de la même autorité. Pendant que la première monnaie, la Livre Tournois, était imaginaire, la seconde monnaie, l’écu, définie comme quantité de Livre Tournois, était régulièrement soumise à réduction, en permettant ainsi aux Rois de soutirer l’argent de la population.

Cependant, après la Révolution française, par le décret du 18 Germinal An III (7 avril 1795), la République française a supprimé la seconde monnaie et a remplacé la première monnaie par le Franc. La France s’est donc alignée sur les pays anglo-saxons qui avaient toujours opté pour la monnaie unique dans l’économie. Ainsi, quatre périodes peuvent être distinguées dans les pratiques monétaires connues en France.

  1. De 1360 à1795, les Rois avaient mis en place un système à deux monnaies dans le royaume.

Le fonctionnement de ce dispositif simple constituait la troisième source de financement du Trésor Royal à la seule discrétion du Roi, en plus des deux voies traditionnelles de l’impôt et de la dette.

Exemple : La Livre tournois était une monnaie imaginaire définie comme une quantité d’or, soit 5 g d’or. L’écu était lié à la Livre tournois, soit par exemple 1 écu = 2 livres tournois, soit 1 écu = 10 g d’or.

Imaginons que la population se retrouve avec 1 000 écus dans les portefeuilles. Si le roi avait un besoin urgent de financement, il décidait, en toute autonomie, que désormais, l’écu ne vaut plus 2 livres, mais plutôt 1 livre.

Ainsi, il retirait les pièces d’écu de la circulation et les refrappait en conformité avec la nouvelle définition empochant la différence de poids d’or sur chaque écu. Le roi gagnait 5 000 g d’or, cependant, la pratique de dépréciation de l’écu donnait lieu à un bouleversement des prix et des mouvements sociaux qui étaient violemment réprimés.

Il en était ainsi, car la monnaie écu ne constituait pas, comme de nos jours, simplement un signe de richesse, mais, en plus, elle représentait la richesse elle-même. On l’appelle monnaie-marchandise.

C’est pourquoi, de nos jours, la même pratique de diminution du poids de la monnaie circulante ne rend plus nécessaire de procéder à une refonte, puisque la monnaie, comme le FCFA, ne représente plus qu’un signe dont la contrepartie de richesse est déposée auprès du système bancaire coiffé par la Banque Centrale et le Trésor français. Ainsi pour conduire aujourd’hui la même pratique de spoliation, il suffit de décider de diminuer la monnaie en circulation pour obliger le public à voir se substituer à la monnaie qu’il détient par une monnaie plus petite, l’écart constituant le gain du Roi au moyen-âge.

  1. de 1795 à 1945 ; la France utilise une seule monnaie dans l’économie, le FF.
  2. de 1945 à1960, la France utilise une seule monnaie en France métropolitaine, le FF, mais dans les colonies, la France est retournée à la pratique des deux monnaies dépendant de  la même autorité, en créant l’écu à nouveau en 1945, dans les colonies, mais en l’appelant FCFA, une seconde monnaie donc destinée exclusivement à l’utilisation des populations des colonies. Ce montage montre que si la population de France ne peut plus être dépossédée de ses ressources monétaires depuis l’interdiction de l’écu. En revanche, les populations des colonies pourront l’être à travers le FCFA. En cas d’indépendance de ces colonies, la même pratique pourrait être poursuivie auprès des populations africaines de ces pays indépendants.
  3. De 1960 à 2019, comme, cela était prévisible depuis la période précédente, la France a continué à appliquer ses pratiques en vigueur dans les pays africains indépendants issus de ses anciennes colonies. Dans la France métropolitaine, une seule monnaie est toujours en vigueur, le FF, mais dans les pays indépendants issus de ses colonies la France fera circuler sa seconde monnaie, le FCFA, en leur faisant comprendre que le FCFA est leur monnaie. Ainsi, elle pourra continuer donc à y pratiquer son système à deux monnaies dépendant de  la même autorité. Ce faisant, elle fait exposer volontairement et avec préméditation les populations de ces pays utilisateurs à la diminution continue de la monnaie FCFA, rôle que jouait l’écu jusqu’à sa suppression, par cette même France, le 7 avril 1795.

C’est ainsi qu’en 1994, la France a réussi à remplacer à la circulation la monnaie de 0,02 FF en circulation par la monnaie de 0,01 FF qu’elle a fait appeler la dévaluation du FCFA. Depuis quelques années, malgré des menaces qui leur sont lancées pour tenter d’appliquer encore la substitution frauduleuse d’une petite monnaie à une plus grande.

Même si ces pays africains n’ont pas encore totalement bien compris qu’en réalité la dévaluation du FCFA est simplement une véritable arnaque que la France a bien planifiée contre eux après l’avoir tirée des pratiques ténébreuses d’une période sombre de sa propre histoire  quand d’ailleurs toute l’Europe végétait avec elle dans l’obscurantisme et la barbarie du moyen-âge, ces pays ont su résister à une nouvelle dévaluation. Cependant, à quelles autres préoccupations pourraient-ils s’atteler quand chaque jour, la question de la disparition éventuelle du FCFA ou de sa dévaluation ne quitte jamais les esprits pour longtemps.

Pour conclure, le FCFA n’est rien d’autre que la seconde monnaie du Roi, initialement appelée écu, que les Rois modifiaient régulièrement à la baisse pour récupérer la différence.

Nous pouvons établir simplement aujourd’hui, que cette pratique de gain facile du Roi tient sa source d’une ignorance du rôle d’instrument de mesure assigné aux instruments monétaires, dont on décide la substitution d’un petit instrument à un autre plus grand, une pratique connue dans toutes les cultures et civilisations comme une pratique frauduleuse que nul ne saurait proposer comme politique publique. Certes cette pratique est connue de bonne date dans les domaines des pesées et mesures de volume. En revanche, dans le domaine de l’économie, il fallait quitter le domaine de cette économie aveugle, sans objectif connu et sans instrument de mesure, pour rentrer dans le domaine de l’Economie scientifique qui est dotée d’instruments d’analyse plus performants.

Ainsi, en remplaçant en 1994 le FCFA par le FM, c’est-à-dire en réduisant la taille de l’instrument de mesure, toutes les valeurs nominales sont confondues avec leur propre moitié, qu’il s’agisse de salaire, de capitalisation, ou des fonds constitués pour les investissements, de dettes et créances etc. Seule l’ignorance peut expliquer une telle décision qui ne repose au départ sur aucune preuve scientifique quelconque, surtout pas de la part de Rois guerriers et avides d’argent. De plus, rien ne saurait expliquer et justifier la poursuite dans nos pays des pratiques tirées de l’obscurité moyenâgeuse en Europe.

Je considère ce résumé comme une interpellation des chefs d’Etats des pays utilisateurs du FCFA, pour qu’ils arrêtent d’aider à infliger à leurs populations les cruelles et pires souffrances inutiles venant d’une France obscure qui ne veut rien changer en bien dans son rapport avec les pays africains.

Dr Lamine KEITA

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