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Morsure de serpent: Pourquoi les chercheurs rejettent la pierre noire?

La question de l’efficacité de la Pierre noire des « Pères Blancs» fait débat depuis plusieurs décennies. Les résultats d’une étude faite par le Dr Jean-Philippe Chippaux, directeur de recherche de première classe à l’Institut de Recherche et de Développement (IRD-Paris), donnent enfin des éclaircis sur la question.

Depuis l’antiquité, la pierre noire est utilisée pour traiter les morsures de serpent et de scorpions. La majorité des paysans interviewés dans le cercle de Kati au Mali et dans la région de Gagnoa en Côte d’Ivoire, affirme leur confiance à la pierre noire. «Elle retire le venin, et nous aide à vaquer à nos occupations ». Vous est-il déjà arrivé de penser comme eux ? En effet la pierre noire ne détruit pas les petits vaisseaux. A défaut d’être une panacée, elle peut avoir aussi un effet placebo, qui calme l’angoisse de la personne mordue ou piquée. Elle répond à la devise médicale « primum non nocere » (d’abord ne pas nuire), et évite l’écueil « le remède est pire que le mal ».

De nombreuses études expérimentales et cliniques ont montré que la pierre noire est sans efficacité. « En effet, explique le Dr Jean-Philippe Chippaux, le venin n’est pas récupérable à partir de la morsure, (Il diffuse en grande partie dans les secondes qui suivent l’injection, ou reste lié chimiquement aux tissus, tout autour de la morsure) et la pierre noire adsorbe tous les liquides (sang, sueur, etc.) »

La pierre noire, comme les autres dispositifs d’aspiration du venin (Aspivenin), récupère moins de 1 pour mille (1/1000) de la quantité de venin inoculée. «Au Mali, les données récentes font état de 1256 cas de morsures, 38% de cas d’envenimations et 119 cas de décès.» nous renseigne le directeur du CNRST (Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique), le Pr Abdoulaye Dabo, professeur à  la Faculté de Médecine et d’Odontostomatologie.  Et là, il ne s’agit que des patients enregistrés dans les centres de santé. La grande majorité préfère se faire consulter par un tradithérapeute. Où plusieurs n’en auront même pas le temps, avant de succomber à l’action du venin.

 

Malgré une indiscutable adsorption des protéines par la pierre noire, les tests ont tous montré son incapacité à réduire la toxicité des venins in vivo…

Les chercheurs ont employé quatre méthodes, après la détermination de la DL50, de lots de venins de vipère, du cobra et du mamba, selon la technique de Spearman-Kärber. la DL50 est la quantité d’une matière, administrée en une seule fois, et cause la mort de la moitié d’un groupe d’animaux d’essai.

Dans une première série d’expériences, ils administrent 3 DL50 à des groupes de cinq souris. A qui la pierre noire est appliquée à des intervalles de temps variés, après, l’inoculation intramusculaire du venin. Dans une deuxième série d’expériences, les chercheurs comparent la DL50 mesurée simultanément dans deux groupes de souris avec et sans application de la pierre noire. « Malgré une indiscutable adsorption des protéines par la pierre noire, les tests ont tous montré son incapacité à réduire la toxicité des venins in vivo chez les souris », explique le Dr Jean-Philippe Chippaux.

Interrogé par JSTM, Jean-Philippe Chippaux affirme qu’« Au regard de toutes les expériences faites, on ne peut plus faire confiance à la pierre noire. C’est d’ailleurs pourquoi, les Pères Blancs, qui la commercialisaient en Afrique depuis la fin du XIXe siècle, en aient récemment et discrètement suspendu la distribution… »

FAV-Afrique : l’anti-venin qui sauvent les paysans africains

Chaque année, un million d’Africains sont mordues par des serpents et 25 000 décèdent des suites d’une envenimation. Les travailleurs agricoles représentent 85 % des victimes, tout particulièrement dans les plantations. Une étude en Côte d’Ivoire a par exemple montré que les morsures de serpents sont 5 à 10 fois plus fréquentes dans les bananeraies que dans la brousse environnante.

Les sérums antivenimeux soignent efficacement les envenimations. Cependant, ils provoquent des effets secondaires (réactions allergiques), observés, dans certains cas, chez 30 % des personnes traitées. Aventis Pasteur a de ce fait, développé de nouvelles méthodes de purification, améliorant la tolérance, et l’efficacité des anti-venins classiques, et a ainsi mis au point FAV-Afrique (Fragments Anti Venimeux – Afrique). La tolérance à cet anti-venin, et son efficacité ont fait l’objet d’un essai clinique, mené par des chercheurs de l’IRD, dans deux hôpitaux du Nord Cameroun. La totalité des patients présentant des symptômes d’envenimation, auxquels ont été injectés de 20 à 120 ml de sérum, par voie intraveineuse a été guérie. Selon l’IRD « Aucun d’entre eux n’a souffert d’effets secondaires et 4 % seulement ont eu des réactions immédiates bénignes (céphalées et induration superficielle au site de l’injection). Ils ont quitté l’hôpital six jours en moyenne après le traitement. »

L’anti-venin FAV-Afrique est-il accessible aux paysans ?

Le prix moyen des anti-venins correspond à plusieurs mois de revenus d’une famille de paysans africains. Cependant, les patients achètent le produit, lorsqu’il est disponible, grâce à l’épargne traditionnelle (vente d’animaux, tontine, etc.). le Dr Jean Philippe Chipaux indique que « Le coût de fabrication de l’antivenin, est réellement très élevé et ne peut être baissé sans risquer d’en réduire significativement l’efficacité ou l’innocuité. »

La seule solution est de subventionner l’achat par l’Etat, comme c’est le cas en Asie et en Amérique du Sud.

Mardochée B.

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