A la une, Economie

Les instruments de mesure en économie et leurs utilisations régulière, frauduleuse et vertueuse (acte 3)

Dr Lamine KEITA

Contexte et problématique

Nous avons vu, dans un article précédent, que les économistes dits modernes, dans une ignorance criarde des instruments monétaires existant dans l’économie, arrivent par confusion à prendre une mesure d’avilissement de la population en croyant prendre ainsi une mesure de dévaluation, comme il en a été le cas dans les pays africains de la zone franc.

Ce faisant, au lieu de faciliter les échanges économiques de ces pays avec l’extérieur, ces économistes appauvrissent les populations de ces pays en y détruisant sur une grande échelle les valeurs du patrimoine, des revenus courants et des investissements et en y élargissant ainsi le spectre de la pauvreté au-delà de toute imagination.

Cette mesure d’avilissement, trompeusement désignée par l’appellation de «dévaluation du franc CFA par rapport au franc français, ou, plus tard, par rapport à l’euro »,  correspond en réalité à la diminution des poids et mesures en économie, une pratique de fraude que le Roi utilisait au moyen-âge français comme moyen de financement du Trésor Royal sous le nom de dépréciation monétaire de l’écu  et dont les conséquences, selon les conclusions de l’étude réalisée par N. Copernic sur les causes de décadences de Royaumes, sont pires que la discorde, la mortalité et la stérilité des terres.

L’objet du présent article est justement de montrer que l’économie peut comprendre plusieurs instruments monétaires caractérisés par un contenu conventionnel et par différentes représentations dans des supports matériels comme cela est le cas dans les pays africains de la zone franc ou encore comme cela a été le cas dans le moyen-âge français.

Le contenu conventionnel de l’instrument de mesure en économie porte sur la définition de l’étalon de valeur et sa conversion en ses sous-multiples et multiples.

Ainsi, la Livre Tournois était une simple définition qui n’a pas nécessité d’avoir un support matériel pour la représenter. Cependant, le franc qui a remplacé la Livre Tournois comme étalon était déjà réalisé dans un support matériel représentant la matérialisation physique de cet étalon comme l’est pour le mètre le prototype qui en est la représentation matérielle.

Cependant, aux autres valeurs conventionnelles constituées par les multiples et sous-multiples de l’étalon, il est possible d’associer à chacune  de ces valeurs une représentation matérielle. Ainsi, dans le cas des mesures de longueur par exemple, le décimètre et le double décimètre ont pu être réalisés dans des supports matériels destinés à des usages précis.

De la même manière, dans les pays africains membres de la zone franc, et spécifiquement au Mali, à côté de l’étalon FF, la centième partie de l’étalon et ses deux centièmes parties ont été réalisées dans des matériels représentant le franc malien et le franc CFA pour servir d’intermédiaire dans les échanges, individuellement ou ensemble à certains moments du fonctionnement de l’économie de ce pays.

Ainsi, la connaissance de l’étalon, à travers sa définition conventionnelle, permet de fixer le contenu réel de l’unité de compte et de connaître ainsi avec précision toute quantité d’une grandeur dans l’économie en exprimant celle-ci comme une quantité d’étalon. Cette quantité d’étalon est appelée valeur de cette quantité de la grandeur.

L’étalon peut être subdivisé pour désigner les mesures de petites grandeurs comme le mètre l’est en dm, en cm ou en mm, etc. De même, pour désigner de très grandes valeurs, des quantités multiples de l’étalon peuvent être nécessaires comme par exemple le km, l’hm ou le dam pour les mesures de longueur.

Ainsi, c’est la quantité d’étalon, ou valeur, qui peut être mesurée c’est-à-dire exprimée d’une multitude de façons en fonction des unités de mesure dérivées de l’étalon. Donc, quelle que soient les unités dérivées choisies pour mesurer cette valeur, il faut se garder de diminuer cette valeur.

LES INSTRUMENTS DE MESURE ET LEUR UTILISATION REGULIERE

Considérons l’économie du Mali en 1983-1984. Le FF y jouait le rôle d’étalon pendant qu’il y avait en circulation le franc malien noté FM comme sous-unité de mesure valant la centième partie de l’étalon FF, soit 0,01 FF et le franc CFA valant les deux-centièmes parties de l’étalon soit 1 FCFA = 0,02 FF.

L’idée des politiques était de remplacer le FM par le franc CFA. On dit que le pays cherche à changer de numéraire, c’est-à-dire la manière de compter la valeur des biens et services. Il s’agit d’une opération neutre puisqu’il s’agit d’utiliser un grand instrument de mesure à la place d’un petit instrument. C’est ainsi que les instruments monétaires ont été admis à circuler ensemble pour permettre à la population de s’habituer à manipuler ces instruments particuliers.

C’est ainsi qu’un tas d’arachide qui coûtait 100 FM était acheté pour 50 FCFA. Le prix de ce tas d’arachide était de 100 en FM et de 50 en FCFA, ce qui signifie que la valeur de ce tas d’arachide est de 1 FF, c’est-à-dire une unité de valeur, c’est-à-dire un étalon. En effet :

  • 100*0,01FF = 50*0,02FF = 1 FF

De la même façon, une dette de 200 000 FM contractée en 1982 a pu être remboursée dans la pratique après de changement de numéraire en 1984 pour 100 000 FCFA. Il est facile de vérifier que le créancier n’a pas été pénalisé, ni le débiteur. En effet :

La valeur de la dette de 200 000 FM en 1982 est la quantité d’étalon, soit :

  • 200 000*0,001 FF = 2 000 FF

La valeur du remboursement de la dette de 100 000 FCFA en 1984 est :

  • 100 000*0,02 FF = 2 000 FF.

Donc la valeur du remboursement de la dette est égale à la valeur de la dette lors de sa contraction. Dans cette période, on peut constater que les instruments de mesure ont été correctement utilisés, les droits des personnes ont été respectés.

De la même manière, un salaire de 200 000 FM en 1983 a été payé après le changement de numéraire en 1984 pour 100 000 FCFA avec 1 FCFA = 0,02 FF. Il en est ainsi car en termes de valeur, les deux expressions présentent la même valeur :

  • 200 000 FM = 2 000*0,01 FF = 2 000 FF
  • 100 000 FCFA = 100 000 *0,02 FF = 2 000 FF.

La valeur du salaire ne doit pas changer parce qu’on a changé d’instrument de mesure, de même il est important de savoir que c’est la valeur qui est mesurée et que par conséquent, il faut veiller à ne pas diminuer la valeur au moment de la mesure.

En conclusion, le pays peut utiliser simultanément deux instruments de mesure ou l’un en remplacement de l’autre quelles qu’en soient les dimensions sans affecter les échanges ni la valeur des biens et services.

C’est ainsi que les dirigeants du pays, le Mali, après s’être assurés que l’habitude a été prise par la population d’utiliser l’un quelconque des deux instruments de mesure, ont décidé de se passer du FM et de laisser libre cours au franc CFA dont la circulation exclusive a été effective en 1984 au Mali, parachevant ainsi son intégration dans l’UEMOA.

LES INSTRUMENTS DE MESURE ET LEUR UTILSATION FRAUDULEUSE

Dix ans après l’intégration du Mali dans l’UEMOA, est intervenue la décision de dépréciation de la monnaie ou la diminution des poids et mesures, ou encore la dévaluation du FCFA fixant désormais 1 FCFA = 0,01 FF en lieu et place de 1 FCFA = 0,02 FF.

Avec cette mesure, examinons-en les effets sur les engagements pris au cours du temps au sein de ces pays.

Considérons une dette de 200 000 FM contractée en 1982 et devant être remboursée en 1990 pour 100 000 FCFA mais dont le remboursement a trainé jusqu’en 1994 après la mesure dite de « dévaluation du franc CFA.

Nous savons que la valeur de cette dette en 1982 est de :

  • 200 000 FM = 200 000 * 0,01 = 2 000 FF.

En 1994, la valeur des 100 000 FCFA pour désormais 1 FCFA = 0,01 FF est

  • 100 000*0,01 FF = 1 000 FF

La valeur de la dette au moment du remboursement n’est plus de 2 000 FF mais 1 000 FF, donc la valeur de la dette de 1982, a été détruite à moitié. C’est comme si vous avez mis en épargne 2 000 FF en 1982, pour vous retrouver, douze ans plus tard avec 1 000 FF.

Votre épargne se sera détruite d’elle-même sans aucune erreur de votre part. Le créancier aura été sacrifié, de même que l’emprunteur qui l’aura été également sur d’autres actions et pénalisé à leur suite. Il s’agit là d’une situation généralisée d’injustice qui pénalise tout le monde.

On ne peut pas dire que quelqu’un aura été gagnant. Tout le monde, à l’intérieur du pays, est perdant car la mesure y provoque une violation généralisée des engagements des individus, les uns envers les autres. Cette situation n’a rien à voir avec l’extérieur lorsque les tenants de la mesure pensent modifier les rapports avec l’extérieur. Une fausse illusion !!!.

Il faut donc ouvrir l’esprit à l’analyse et à la compréhension pour savoir que cette mesure de dévaluation du FCFA ne concerne pas l’extérieur.

Elle représente une mesure de destruction de valeur à l’intérieur du pays, qui fait violer tous les engagements des individus les uns avec les autres.

Cependant, même si l’extérieur venait s’approvisionner à l’intérieur du pays, c’est comme s’il venait prendre à vil prix nos biens et services, car, du jour au lendemain, nous avons décidé, de manière incompréhensible, de brader toute notre économie tout en nous appauvrissant nous-mêmes et en nous rendant incapables de consommer nos propres biens.

Ainsi, comment s’étonner de voir que notre pays se trouve être premier producteur de bétail comme pour approvisionner uniquement un marché sous régional sur lequel la viande coûterait même moins cher que chez le producteur lui-même. Dans ces conditions, que constituent les ventes à l’extérieur si ce n’est qu’un transfert net de nos richesses vers l’extérieur qui s’enrichira de ce dont nos pays vont s’appauvrir.

Cette fausse mesure de politique, en réalité, est plutôt analysée comme une pratique de diminution des poids et mesures dans l’économie, une mesure qui est imposée par la France quand aucun des dirigeants africains n’était consentant pour son application.

Les insuffisances de cette mesure ont été largement décriées dans nos lignes comme une fraude commise contre les populations africaines victimes, une décision pour leur avilissement.

LES INSTRUMENTS DE MESURE ET LEUR UTILSATION VERTUEUSE : LA VRAIE DEVALUATION

Cette question est importante car connaissant maintenant ce qu’est la valeur et ce qu’est le prix, nous sommes en droit de pouvoir parler conséquemment de la dévaluation.

Nous avons vu que le prix représente le rapport de la valeur du bien ou service sur la valeur du numéraire qui sont toutes des quantités d’étalon.

Prix (du bien ou service) = (valeur du bien et service)/(valeur du numéraire)

Appelons Q*E la valeur du bien et service et notons la valeur du numéraire par N1*E

Donc le prix s’écrit : (Q*E/N1*E)

Il est donc clair que, quelle que soit la valeur de E, celle-ci n’affecte pas le prix à l’intérieur puisque le terme E qui le représente, se trouve au numérateur et au dénominateur définissant le prix.

Pour modifier les rapports d’échange avec l’étranger en faveur du pays, nous pouvons donner une valeur plus faible à notre étalon pour chercher à rendre moins chère notre économie et à renchérir les produits étrangers. On dit que l’on dévalue notre monnaie.

Au cours de l’expérience suivie par nos économies, l’étalon de ces pays a pu correspondre au FF à un moment donné ou à l’euro aujourd’hui et depuis la disparition du FF.

Nous avons donc le même étalon que la France et aujourd’hui nous partageons le même étalon que l’Union Européenne.

Par conséquent, il faut comprendre que lorsque le FF baissait sur les marchés, ces pays africains  utilisateurs du franc CFA subissaient solidairement le même effet. En revanche, si l’euro se renforce aujourd’hui par rapport au dollar, ils restent soumis à la même rigueur que l’Europe.

Lorsque la valeur de l’étalon de notre économie baisse, les produits étrangers deviennent plus chers dans notre économie et les produits de nos pays deviennent moins chers pour l’extérieur. Donc, nos produits vont avoir une plus grande attractivité et nos économies deviennent plus compétitives en permettant d’élargir notre part de marché et d’améliorer ainsi les indicateurs de performance de l’économie de ces pays.

La dévaluation est une mesure vertueuse. Cependant, il faut savoir que cette mesure porte sur la définition de l’étalon, le référentiel de la valeur dont il faut maitriser le concept, un concept qui manque à ce jour aux économistes officiels qui sont restés fondamentalement empiristes tout en devenant réellement dangereux pour les pays africains de la zone franc dont ils ignorent la spécificité de leur économie.

En effet, avec leur concept trompeur de monnaie unique dans l’économie, ils sont incapables de distinguer ce qui est mesuré et ce qui représente la mesure. De plus, ils vont considérer que les deux monnaies qui sont en vigueur dans ces pays, à savoir le FF et le franc CFA sont des monnaies différentes comme pourraient l’être deux étalons entre eux. Belle erreur !!!.

CONCLUSION

Il doit être clair pour ces économistes, surtout dans les pays africains de la zone franc, que la dévaluation, ne peut porter que sur la définition du FF ou de l’euro selon les époques. En effet, ces deux instruments monétaires sont les représentants de l’étalon c’est-à-dire la première monnaie dans l’économie de ces pays africains.

En revanche, la deuxième monnaie, le franc CFA, ou toute une monnaie liée à cette première monnaie et définie comme une quantité de celle-ci comme l’écu l’était par rapport à la Livre Tournois, ne représente qu’un simple instrument de mesure de la valeur qui doit être, de ce fait, l’objet de traitement spécifique, notamment en étant protégé contre toute diminution de son contenu.

De plus, il peut être remplacé par un autre instrument au contenu plus grand ou plus petit ou être utilisé en même que l’un au moins de ces instruments sans rien changer aux échanges ni à leurs conditions.

En revanche, le fait de violer cette interdiction de la diminution des poids et mesures va exposer les populations à une fraude fondamentalement appauvrissante aux conséquences socio-économiques incommensurables.

Il est donc urgent pour ces économistes officiels dits modernes de comprendre le rôle des instruments monétaires et les manipulations qui peuvent en être faites pour pouvoir s’en servir efficacement en espérant ainsi aller au-delà de l’expérience acquise par leurs homologues du moyen-âge.

En effet, ces derniers savaient manipuler l’étalon, représenté par la Livre Tournois pour orienter le commerce avec l’extérieur, et également le numéraire, à travers l’écu pour faire gagner facilement de l’argent au Roi en dessaisissant en toute indépendance les populations de leurs ressources monétaires sans alourdir l’endettement du Royaume ni demander une autorisation quelconque à laquelle étaient soumis les impôts.

Il est vraiment dommageable qu’à présent, les économistes officiels ou modernes, par la faiblesse méthodologique de leur approche empirique, soient restés dans l’incapacité de savoir reconnaitre la première monnaie et la deuxième monnaie d’un pays pour arriver à considérer ces deux instruments monétaires comme les monnaies uniques de deux pays étrangers l’un à l’autre.

Par conséquent, il y a urgence pour la théorie économique officielle de se doter d’une théorie de la mesure comme c’est le cas dans toute discipline scientifique, une position que je n’ai cessé d’expliquer et de promouvoir depuis la soutenance de ma thèse de Doctorat en 1997 suivie de la parution en 2002 de mon premier ouvrage : La Théorie économique du XXIème siècle – Le concept de mesure en économie », chez L’Harmattan ainsi que des trois publications qui ont suivi en 2003, 2016 et 2017.

Puissent les habitudes de ces économistes évoluer pour qu’ils acceptent enfin de se remettre en cause et d’éviter d’imposer des souffrances inhumaines et inutiles à ces pauvres populations africaines qui ne cessent de s’enfoncer dans la profondeur des classements en termes de pauvreté de masse.

DR Lamine KEITA,

Pour me contacter merci de trouver mon adresse mail ci-après : laminemacina@yahoo.fr

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