A la une, Education

Le lycée au Mali: Entre problèmes et réformes (Première partie)

Ce document est une contribution du Dr Fad Seydou, coordinateur de la Société Malienne des Sciences Appliquées (MSAS)

Première partie : Le système éducatif de la période précoloniale

L’Ecole est un grand corps vivant, en contact permanent avec l’évolution du monde, comprenant plusieurs parties.

Le lycée, qui constitue l’enseignement secondaire général et une partie de l’enseignement technique et professionnel, en est un élément essentiel. 

Au Mali, son accès est, pour des adolescents âgés généralement de 16 à 21 ans, réservé aux seuls élèves ayant passé au Diplôme d’étude fondamentale (DEF), après neuf années d’étude de base. Sa vocation est de les préparer à des études supérieures, suite à l’obtention du diplôme de baccalauréat.

Le lycée au Mali, dans sa conception actuelle, est issu de la colonisation française. Mais il y avait un système éducatif bien établi sur l’espace qu’occupe aujourd’hui le Mali, depuis  plusieurs siècles avant le système éducatif colonial.

Ici, nous voulons brièvement rappeler l’organisation du système éducatif précolonial, avant de développer l’évolution du lycée au Mali, du temps colonial à nos jours, sur les plans de(s) : l’évolution des effectifs d’enseignants et d’apprenants ; la qualité de l’enseignement ; bacheliers et orientations dans les écoles supérieures ; l’analyse des filières et de l’organisation du baccalauréat ; formes et programmes d’enseignement ; réformes traitant de l’administration et de l’organisation.

L’histoire du Mali est bien connue grâce aux précieuses sources de renseignements que sont les ouvrages arabes tels que le Tarikh Es-Soudan (REF 1) de Es-Sa’di, rédigé vers 1650 et le Tarikh El Fettach (REF 2), commencé au XVIème siècle par Kati et terminé par l’un de ses petits-fils au XVIIème siècle.

Ces écrits développent de façon éloquente l’organisation administrative, l’instruction et le développement culturel dans l’espace auquel appartient le Mali.

Cet espace a vu se succéder depuis la fin du IIIe siècle de notre ère jusqu’à la conquête coloniale plusieurs royaumes et grands empires.

Le  premier est l’empire du Ghana Wagadu. En ce moment, on peut noter les migrations des savants dans le pays. Ils furent reçus et encouragés par les rois pour la diffusion de l’islam (REF 3).

La fondation de l’empire du Mali (XIIIe – XVe siècles) et sa  croissance entraina l’effondrement  du Ghana. Cet empire a connu son apogée au XIVe siècle sous le règne de Kankou Moussa (1312-1337), devenu célèbre pour son pèlerinage à la Mecque (1323 – 1324). A son retour, il  était accompagné de nombreux  savants,  artistes, constructeurs.

Il contribua à construire la glorieuse mosquée de Djingarey-Ber (la grande mosquée) à Tombouctou entre 1325 et 1327.  Il existait déjà dans cette ville la mosquée de Sankoré, fondée en 989 par Al-Qadi Aqib ibn Mahmud ibn Umar (REF 4).

Le sultan Moussa accordait une grande importance au savoir. Beaucoup de savants et de  scientifiques vinrent d’Egypte et du Maroc.

Les villes de son empire comme Tombouctou, Gao, Djenné, Walata et Aoudaghost devinrent célèbres en tant que centres culturels vers lesquels tous les étudiants du monde se dirigeaient.

La grande mosquée, les mosquées de Sankoré et de Sidi Yahia (construite entre 1400 et 1441 à Tombouctou) étaient l’équivalent d’université comprenant de grands instituts éducatifs et de centres culturels. Toutes celles-ci avaient formé plusieurs futurs cadis, savants, hommes de lettres et historiens.

L’Université de Tombouctou n’avait pas d’administration centrale; plutôt, il était composé de plusieurs écoles ou collèges complètement indépendants, chacun fonctionnant par un seul maître (érudit ou professeur). Les cours ont lieu dans les lieux ouverts, des complexes de la mosquée ou des résidences privées.

L’Empire du Mali déclina lentement à partir du XVe siècle, cédant la place à l’Empire Songhaï dont les origines remontent bien avant le VIIe siècle. Cet empire a atteint son apogée sous l’Askia Mohamed (1443-1538) qui régna de1493 à 1529. Il modernisa l’administration et dota l’Empire d’institutions stables. Les villes de Gao, Tombouctou et Djenné ont été reconnues comme centres culturels.

L’époque de la dynastie Askia (1493-1591) était la plus florissante puisque les échanges scientifiques, culturels et commerciaux entre les habitants du soudan et le monde islamique avaient atteint leur apogée. Savants et  étudiants  furent traités avec une grande attention.

Tombouctou, selon le Tarikh el-Fettach, n’avait pas sa pareille parmi les villes du pays des Noirs pour la solidité des institutions, les libertés politiques, la courtoisie à l’égard des étudiants et des hommes de science et l’assistance prêtée à ces derniers.

Toujours selon le Tarikh el-Fettach, entre cent cinquante et cent quatre-vingts écoles apprennent la lecture du Coran aux jeunes garçons, tandis que les étudiants les plus avancés se regroupent autour d’un maître qui leur enseigne le sens d’un livre, avant de passer à un autre maître et à un autre livre.

Les études se passaient dans des facultés de droit, médecine, grammaire, lettres, géographie et arts industriels (REF 5).

Aux XVe et XVIe siècles, à l’âge d’or de Tombouctou, la ville attira les érudits en religion, en arts, en mathématiques et en sciences. Plus de 25 000 étudiants ont étudié à Tombouctou, ce qui en fait la plus grande ville universitaire du monde à l’époque (REF 6).

Le savant le plus célèbre de Tombouctou était Ahmad Baba (1564-1627). Il avait dit  que, de tous ses amis, il était celui qui avait le moins de livres : mille six cents volumes (REF 7).

Convoité à cause de ses richesses et de la géopolitique régionale, l’Empire Songhaï chuta sous le coup des conquérants marocains du Sultan El Mansour. En 1591, le Songhaï est tombé aux mains des Marocains.

Lors de cette invasion, les intellectuels et savants du Songhaï, dont Ahmed Baba et son maître Bagayoko, furent arrêtés et déportés à Fès, la plupart de leurs travaux furent détruits.

Des soixante-dix prisonniers qui quitteront Tombouctou enchaînés pour le Maroc en 1594, seul reviendra Ahmed Baba. En 1603, il achève à Marrakech son œuvre la plus célèbre, « Kifayat al-muhtaj », recueil des biographies des plus éminents docteurs de l’école de droit malakite qui vécurent au Maghreb et en Espagne entre les XIIIe et XVIIe siècles.

L’historien tunisien Temimi précise concernant Ahmed Baba: « Nous ne trouvons aucune personnalité scientifique comparable à Ahmed Baba de Tombouctou: il suffit de parcourir son ouvrage Naïl el-ibtihadj pour saisir l’étendue des connaissances profondes qu’il put amasser et qu’aucun de ses contemporains ne put égaler » (REF 8).

Il est difficile de dire ce qu’aurait été le Mali et l’Afrique si le Songhaï avait résisté à cette attaque du Maroc. Si cette invasion n’avait pas eu lieu, avec la destruction des centres intellectuels et culturels, la déportation des intellectuels, la vie intellectuelle et scientifique du Mali et de l’Afrique aurait certainement été différente de ce qu’elle est aujourd’hui.

Aux XVIIème et XVIIIème siècles, les marocains étaient les maîtres de l’ancien Empire Songhaï. Mais, ils  ne  surent  pas organiser durablement leur  victoire. La configuration politique dans l’ancien empire devint alors caractérisée par un système de superposition de différents pouvoirs. La population traverse ainsi une longue période d’anarchie et de chaos (REF 9). 

D’autres royaumes seront créés à partir du XVIIIe siècle : Bambara, Peul, Toucouleur, Sénoufo, Wassoulou, Khassonké, etc.

L’histoire et l’organisation de  l’enseignement lors de cette période a bénéficié de très peu  d’études (REF 10). On peut toutefois établir l’existence d’écoles coraniques et de medersas dans la région.

Durant cette période, des rois réorganisaient la région sur la base de  la  propagation  de  l’Islam. Il y eut ainsi le royaume théocratique peul de la Dina, ou royaume du Macina, fondé par Sékou Amadou, entre 1818 et 1862. Un autre royaume (1848-1893), de toucouleur, fondé par Alhadj Omar Tall, lança un djihad et finit  par  s’emparer,  en  1862,  du  Macina.

Les  deux  épisodes  de  la  Dina  et  du  djihad  d’Omar  Tall  furent  décisifs  pour  une  nouvelle islamisation en profondeur de l’espace malien actuel. 

Ces royaumes furent affaiblis par des dissensions internes entre les héritiers et des conflits entre royaumes.  Ils finissent par être stoppés dans leur essor par la colonisation.

La conquête coloniale du Mali a commencé vers 1850. L’exploitation coloniale suscita de nombreuses révoltes à travers toute la colonie. Au fur et à mesure de leur progression, ils se sont heurtés à différents chefs qui s’opposaient à leur invasion : royaume de Kénédougou, les Kounta, les Bobos, les Oullimiden, les Bambara, les Dogons, l’empire Wassoulou.

La conquête du  pays par la France s’achève avec la prise de : Sabouciré en 1878 ; Kita en 1881 ; Bamako en 1883 ;  Ségou en 1890 ; Nioro  en  1891 ; San,  Mopti, Dienné,  Bandiagara en 1893 ; Tombouctou en 1894 ; Sikasso en 1898 ; Gao en 1899 et Ménaka en 1916.

Tout  en poursuivant la conquête il fallait aussi commencer la pacification des territoires déjà conquis et y installer  des  postes administratifs. 

Durant toute la période coloniale, le Soudan français était le nom porté par la colonie française  érigée sur le territoire de l’actuel Mali – pour ne pas le confondre avec le Soudan anglo-égyptien. Elle est intégrée à l’Afrique occidentale française (AOF) qui regroupe, en plusieurs étapes, la Mauritanie, le Sénégal, le Soudan français (devenu Mali), la Guinée, la Côte d’Ivoire, le Niger, la Haute-Volta (devenue Burkina Faso), le Togo et le Dahomey (devenu Bénin).

Les vestiges culturels de Tombouctou étaient encore visibles durant la période coloniale. Le journaliste et explorateur français Félix Dubois (1862 – 1945) rapporte, en 1897, que « l’or vient du sud, dit un proverbe soudanais, le sel vient du nord, l’argent vient du pays des blancs, mais la parole de Dieu, les choses savantes, les histoires et les contes jolis on ne les retrouve qu’à Tombouctou »  (REF 11).

Le  projet  colonial tenait toutefois à penser et à imposer son système éducatif  aux colonies. Il s’agit d’un enseignement qui lui procurait de simples auxiliaires : commis, infirmiers, instituteurs, interprètes, etc.

Le système avait surtout pour objectif essentiel de mettre à la disposition du projet colonial des individus sommairement formés. Les programmes scolaires étaient limités et les diplômes de fin d’études différents de ceux des écoles de la Métropole.

Les premiers administrateurs, et instituteurs étaient des soldats ou des  sous-officiers des troupes coloniales. Selon Jean Capelle (ancien responsable de l’enseignement dans l’AOF) sur le cas du Soudan (actuel Mali), « à partir de  1882 furent ouvertes au Soudan les écoles de Kita, Bakel, Bafoulabé, Bamako. Avec de maigres ressources, ces écoles étaient dirigées par des sous-officiers  ou des interprètes locaux, plus  dévoués qu’instruits, plus familiers des jurons  de  corps de garde que de la règle » (REF 12).

Ce système va-t-il répondre correctement aux besoins prioritaires et attentes du Mali et de l’AOF ? Les résultats quantitatifs et qualitatifs obtenus ont-ils été satisfaisants en rapport aux priorités ? Quel a été le développement du projet colonial sur le plan éducatif, en général, et le lycée, en particulier ? Que sera l’appréciation du Mali indépendant sur le système éducatif colonial ? Quelles réformes seront menées dans le cadre des lycées ? Pour quels résultats ?

Telles sont les différentes interrogations auxquelles nous donnerons des réponses dans les chapitres à venir.

REF 1: Abderrahman ben Abdallah ben’ Imran ben ‘Amir Es-Sa’di. « Tarikh Es-Soudan».  Texte arabe édité et traduit par O. Houdas. Forgotten Books, 2013. Originally published 1928. 

REF 2: Mahmoud Kati Ben El-haj El-Mouttaouakkei Kati. « Tarikh El Fettach ». Traduction française par O Houdas et M. Delafosse. Paris Ernest Leroux. 1913.

REF 3: Elmouloud Yattara. Islam et éducation au Mali. Recherches africaines. http://revues.ml.refer.org/index.php/recherches/article/view/741

REF 4: Zulkifli Khair; “The University of Sankore, Timbuktu;

 http://muslimheritage.com/article/university-sankore-timbuktu

REF 5: A. Bame Nsamenang and Therese M.S. Tchombe; “Handbook of African Educational

Theories and Practices, A Generative Teacher Education Curriculum” ; Presses universitaires d’Afrique ; 2011 ; ISBN : 978-9956-444-64-2

REF 6: Amanda Coetzee; “Africa Day: Timbuktu’s Sankoré University was the largest in the world during the Renaissance”; Joburg East express; May 25, 2019

REF 7: Mahmoud A Zouber. Ahmad Baba de Tombouctou (1556-1627) : sa vie et son oeuvre. Université de Paris-Sorbonne. 1977.

REF 8: Tombouctou ; Shenoc le 06/05/2006 http://www.shenoc.com/tombouctou.htm

REF 9: Charles Grémont. « Comment les Touaregs ont perdu le fleuve : éclairage sur les pratiques et les représentations foncières dans le cercle de Gao (Mali), 19e-20e siècles – 2005 » – documentation.ird.fr

REF 10: Stefania Gandolfi « L’enseignement islamique en Afrique noire ». Dans Cahiers d’études africaines 2003/1-2 (n° 169-170), pages 261 à 278

REF 11 : Félix Dubois ; « Tombouctou la mystérieuse », Flammarion 1897.

REF 12 : Capelle Jean,  « L’éducation  en  Afrique noire  à  la veille  des  Indépendances, 1946-1948 » Paris, Karthala, ACCT, 1990.

Laisser un commentaire