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Le lycée au Mali : Entre problèmes et réformes (Deuxième partie)

Ce document est une contribution du Dr Fad Seydou, coordinateur de la Société Malienne des Sciences Appliquées(MSAS)

Deuxième partie : Le lycée dans le projet colonial

  1. L’organisation de l’Afrique Occidentale Française

En 1885, à la Conférence de Berlin, l’Afrique a été partagée entre des pays européens, annonçant la configuration des États à venir. Les frontières ont été établies pour limiter les « possessions » territoriales de chaque colonisateur (REF 1).

Au même moment, la France poursuivait sa conquête du Soudan français (actuel Mali) et une bonne partie de l’Afrique de l’Ouest. Afin de centraliser la gestion des colonies françaises, le ministère des colonies est créé par une loi du 20 mars 1894. Tous les territoires appartenant à la France ou protégés par elle hors d’Europe en relèvent désormais.

Le 16 juin 1895, un décret organisa les colonies françaises en Afrique de l’Ouest, sous un  gouvernement général (Afrique Occidentale Française), avec comme objectif de coordonner la colonisation française sur cette partie du continent (REF 3).

Le gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française (AOF), qui est aussi, dans un premier temps, le gouverneur du Sénégal, réside à Saint-Louis. Il est doté d’un pouvoir de contrôle plus ou moins étendu sur les  chefs des autres colonies.

En fait, c’est à partir de 1902 que l’AOF sera vraiment organisée. Par le décret du 1er octobre 1902, les fonctions de Gouverneur général et de Gouverneur du Sénégal sont dissociées. Le premier résidera à Dakar où la capitale a été transférée ; le second sera basé à Saint Louis (REF 4).

L’organisation générale de  de l’AOF repose sur le décret du 18 octobre 1904 qui stipule que : « Le Gouverneur général de l’Afrique occidentale française est le dépositaire des pouvoirs de la République … Il a seul le droit de correspondre avec le Gouvernement. » Le  groupe  comprend huit colonies : Sénégal, Guinée, Côte d’Ivoire, Dahomey, Soudan, Haute-Volta, Mauritanie, Niger. Chacune est administrée par un Lieutenant-Gouverneur (REF 5).

En ce moment de l’établissement de l’AOF jusqu’en 1946, seuls les originaires des « quatre communes » du Sénégal (Saint-Louis, Gorée, Rufisque et Dakar) étaient citoyens français.

Selon Denise Bouche (1925-2016), professeur d’histoire contemporaine à Dakar puis à l’université Nancy 2, ils devaient cette citoyenneté à la générosité des républicains de 1848, à l’inattention des pouvoirs publics pendant un demi-siècle et au vote de la loi Blaise Diagne de 1916 qui confirma définitivement leur statut (REF 6). 

  1. Les débuts de l’école coloniale

Après la conquête coloniale et la mise en place de l’AOF, les colons n’avaient pas de politique scolaire cohérente. Sur les 154 pages des instructions du Ministre des colonies Émile Chautemps (1850-1918) au Gouverneur général Jean-Baptiste Chaudié (1853 – 1933), en date du 11 octobre 1895, pas une ligne n’est consacrée à l’Instruction publique (REF 7).

Au Soudan, en ce moment, dans les écoles de poste, des sous-officiers et soldats français devaient enseigner à des enfants recrutés à raison d’un par village dans la famille du chef. A Kita (Soudan), les Pères du Saint-Esprit installés en 1889, se voient confiés l’école officielle (REF 8).

C’est à partir de 1903 que l’administration coloniale, dans le souci d’avoir un personnel subalterne et des interprètes, a été amenée à adopter des textes organisant un système scolaire homogène,  centralisé, facilement contrôlable en AOF. 

Le ministre des colonies, Gaston Doumergue (1863-1937), fit des recommandations dans sa lettre circulaire du 14 février 1903, adressée aux Gouverneurs des colonies, afin de « prendre les dispositions nécessaires pour substituer aussi rapidement que possible, le personnel laïque au personnel congréganiste. » (REF 9).

Le système éducatif en gestation avait pour objectif essentiel de mettre à la disposition du projet colonial des individus sommairement formés pour devenir des cadres d’exécution. Les fonctions de direction sont réservées aux Européens. Les africains devaient donc être formés pour devenir les serviteurs ou les adjoints des Européens.

L’objectif de l’école coloniale était, comme le note Richard Corby, « educating Africans for inferiority » (éduquer les africains à l’infériorité) (REF 10).

Déjà au moment des conquêtes coloniales, l’infériorité supposée de certaines populations était brandie à la tribune de l’Assemblée Nationale par Jules Ferry (1832- 1893), plusieurs fois ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts entre 1879 et 1883, et l’auteur des lois restaurant l’instruction obligatoire et gratuite en France : « les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures… Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures… » (REF 11).

Trois arrêtés du 24 novembre 1903 organisent, l’un, le service de l’enseignement dans les colonies et territoires de l’AOF, les deux autres, les deux cadres du personnel (européen et indigène) de ce service (REF 8).

Les arrêtés de 1903 portent la signature d’Ernest Roume (1858 – 1941), gouverneur général de l’Afrique-Occidentale française (AOF) de 1902 à 1907. Mais, ils sont l’œuvre de Camille Guy (1860 – 1929), Lieutenant-gouverneur du Sénégal de 1902 à 1903.

Dans les écoles créées ou à créer, l’enseignement devait comprendre (REF 12) :

  • un enseignement primaire élémentaire ;
  • un enseignement professionnel ;
  • une école normale commune à toute l’AOF ;
  • un enseignement primaire supérieur et commercial.

L’enseignement primaire élémentaire était à son tour hiérarchisé et comportait trois types d’écoles : l’école du village, l’école régionale et l’école urbaine.

Après l’école de village, limitée à l’enseignement du français et des leçons portant sur l’agriculture, les meilleurs élèves poursuivaient leurs études dans les écoles régionales qui les préparaient à l’examen du Certificat d’Etudes Primaires Indigènes (CEPI), d’un niveau inférieur à celui du Certificat d’Etudes Primaires Elémentaires (CEPE) de la Métropole.

L’école urbaine devait être ouverte dans les grands centres pour les enfants européens et assimilés. A la différence de l’école régionale, l’examen de fin d’études donnait droit au CEPE « français ». Le personnel était exclusivement européen.

L’enseignement professionnel est donné dans les écoles élémentaires professionnelles et dans une école supérieure professionnelle. Le recrutement des élèves se faisait  parmi ceux pourvus du CEPI avec la mention « Travail manuel ».

Une école normale commune à toute l’Afrique occidentale est créée en 1903 à Saint-Louis. Elle deviendra en 1921 « Ecole William Ponty », et a formé beaucoup de cadres africains : Instituteurs, administrateurs, médecins. 

L’arrêté  prévoyait l’ouverture d’une école primaire supérieure (EPS) à Saint-Louis dans des locaux déjà existants sous le nom d’école Faidherbe. L’EPS pouvait comprendre : une division préparatoire, une section commerciale et une section administrative.

C’est à l’EPS qu’est prévue une section d’études secondaires permettant à quelques élèves « qu’une situation spéciale ou des dons exceptionnels désigneraient à des études plus  hautes et plus désintéressées » de suivre les enseignements des collèges et lycées de la Métropole. Dans l’ensemble, le recrutement des élèves pour l’EPS se faisait parmi les titulaires de CEPI ou CEPE.

Cette section de lycée n’a pas été créée, par peur que ces élèves ne deviennent des « déclassés » qui pourraient prendre des emplois destinés aux européens.

Lire aussi – Enseignement des sciences: Comment le Mali est passé de 51% à 3,5% de lycéens dans les séries scientifiques?

  1. Les premières réformes de l’école coloniale

En 1907, toutes les écoles sont sur contrôle de l’administration coloniale (REF 13). Mais l’administration eut du mal à mettre en œuvre le décret de 1903 sur l’enseignement en AOF.

En 1911, William Ponty (1866- 1915), ancien gouverneur du Soudan, Gouverneur général de l’AOF de 1908 à 1915, fit un diagnostic critique de l’enseignement colonial. Pour lui, il y a un échec partiel de la politique scolaire. Les africains sont hostiles à l’école coloniale. Il avait accordé une certaine autonomie dans l’organisation scolaire de chaque colonie (REF 14).

C’est  alors qu’arriva à Dakar, en 1912, Georges Hardy (1884- 1972), inspecteur  de  l’enseignement en AOF. Il fit passer dans la réalité le classement des écoles prévu en 1903. Il les dota d’un programme (REF 12).  En 1916, une école professionnelle supérieure est ouverte à Bamako.

Pour Hardy, les écoles de l’empire ne doivent former parmi les indigènes « que les élites dont les autorités ont besoin pour faire fonctionner les rouages de la colonisation, en dispensant un enseignement minimal à la masse » (REF 15).

Georges Hardy, principal promoteur de la pédagogie coloniale, prendra plus tard (1926-1932) la direction de l’École coloniale qui formait les cadres de l’administration coloniale. Sa vison était claire : « Pour transformer les peuples primitifs de nos colonies » il faut « leur ouvrir des écoles où leur esprit se forme à nos intentions. » (REF 16).

Selon lui, le développement d’un enseignement secondaire semblable à celui qui existait en France est une perspective inutile et dangereuse. Cela risquait d’entraîner les jeunes indigènes dans une voie sans issue.

En 1918, Gabriel Angoulvant (1872-1932), Gouverneur général de 1918 à 1919, entreprit, à travers une série d’arrêtés datés du 1er novembre 1918, une nouvelle organisation scolaire qui devait s’appliquer et qui pouvait s’adapter aux écoles de toutes les colonies. Il mit l’accent sur la centralisation des écoles professionnelles et proposa une réforme des programmes scolaires pour une formation plus qualifiante (REF 17).

Il n y a toujours pas de lycée en AOF. Tout était mis en œuvre pour limiter l’accès des Africains aux études secondaires, particulièrement au lycée qui pourrait ouvrir la voie pour des études universitaires. Cela pourrait amener à former des insolents, déclassés et aigris qui mettraient en difficulté le projet colonial.

Le roman « Batouala » (REF 18)prix Goncourt en 1922, de René Maran (1887-1960), administrateur colonial antillais, qui a dénoncé l’atrocité du système colonial dans certaines colonies africaines, apporta de l’eau au moulin de tous ceux qui croyaient qu’il fallait limiter l’instruction des africains à une éducation sommaire.

Le roman souleva la colère de l’administration coloniale qui avait une vision très claire de l’agenda de l’école coloniale.

Voici d’ailleurs ce que déclare Camille Guy, principal acteur de la mise en place du système éducatif en AOF: « Enseignement du français, des sciences élémentaires, des travaux professionnels et enseignement technique approprié au milieu et c’est suffisant. A agir autrement on ne prépare pas des citoyens français, mais des déclassés, des vaniteux, des désaxés, qui perdent leurs qualités natives et n’acquièrent que les vices des éducateurs. C’est par ce système qu’on crée de toutes pièces des René Maran et qu’un beau jour apparaît un roman comme Batouala, très médiocre au point de vue littéraire, enfantin comme conception, injuste et méchant comme tendances. » (REF 19).

                            

  1. Les deux premiers lycées de l’AOF

 Pour les enfants des fonctionnaires européens résidant en AOF, l’Administration coloniale était dans l’obligation d’instituer le lycée en AOF afin de leur ouvrir la voie à l’enseignement supérieur.

Un  lycée est créé par décret du 20 juin 1919 et le 10 novembre de la même année (REF 20), un autre décret lui attribua le nom de Lycée Faidherbe (en 1984 il devient le Lycée Cheikh Omar Foutiyou TALL). Il est inauguré le 15 novembre 1920 à Saint-Louis au Sénégal, recevant des élèves européens ou assimilés payants.

Ceux qui y voyaient un lycée ouvrant les portes de l’enseignement supérieur aux africains n’ont pas tardé à être déçus.

Cherchant toujours à fermer la voie aux études universitaires aux africains, l’administration  coloniale décida, par le décret du 28 mars 1924, qu’au terme des études au lycée en AOF, on délivrerait un « Brevet de capacité colonial » au lieu du baccalauréat comme en France (REF 21).

Si les  enfants de fonctionnaires européens avaient la possibilité d’obtenir une équivalence du baccalauréat et s’inscrire dans les Facultés françaises, les élèves africains doivent seulement se contenter de leur « Brevet de capacité colonial » (REF 22).

Après la création du lycée Faidherbe, le cours  secondaire privé de Dakar devint un établissement public et lycée en 1925. Il fut ensuite baptisé par l’arrêté du 21 août 1936 (REF 23) au nom de Joost Van Vollenhoven (1877-1918), Gouverneur général de l’AOF de 1917 à 1918 (REF 23). Ce lycée accueille surtout des enfants européens. Il prendra le nom de Lamine Gueye (1891- 1968), dans les années 1980.

Ces deux lycées étaient majoritairement réservés aux enfants de la population européenne. Il y a également ceux des habitants des quatre communes du Sénégal, des Métis et des Noirs dont les parents étaient relativement aisés. 

Ces deux établissements étaient les seuls lycées de l’AOF jusqu’en 1950.

  1. La ruralisation : Une réforme contestée par les africains

 A l’adresse des gouverneurs des colonies, Jules Carde (1874-1949), Gouverneur général de 1923 à 1930, annonça la réorganisation de l’enseignement le 1er mai 1924 (REF 24).

Le principe d’une organisation générale de l’enseignement était maintenu. Les EPS sont laissées à l’initiative des gouverneurs des colonies. Des programmes scolaires et des méthodes pédagogiques étaient proposés.

La même année, l’école professionnelle supérieure de Bamako devient « École Primaire Supérieure » (EPS), avant de prendre, en 1931, le nom de Terrasson de Fougères (1881-1931), ancien gouverneur du Soudan français, Gouverneur général de 1924 à 1931. L’école conduit à un diplôme donnant accès aux emplois administratifs ou, pour l’ensemble des territoires de l’AOF, au concours d’entrée dans les Ecoles du Gouvernement général (REF 25).

Aucune avancée sur l’enseignement supérieur et le lycée dans les autres colonies de l’AOF n’a été observée dans cette réforme. On a plutôt créé à partir de 1930 des écoles qui avaient contribué à freiner la scolarisation.

Jules Brévié (1880-1964), gouverneur général de l’AOF de 1930 à 1936, dans sa réforme scolaire, invente les « écoles rurales » (REF 26).

Les élèves consacraient plus de temps aux jardins et champs qu’aux classes. Les écoles rurales sont perçues par les africains comme une obligation désagréable. L’abandon scolaire prend de l’ampleur.

Marcel de Coppet (1881-1968), Gouverneur général de 1936 à 1938, lors d’une tournée au Soudan en 1938, a pris conscience de l’inefficacité et de l’impopularité des écoles rurales.

  1. Les débuts de l’enseignement secondaire dans les colonies

Après la seconde guerre, le débat de l’alignement de l’enseignement dans les colonies africaines de la France sur celui de la métropole a pris de l’ampleur. Des jeunes élites africaines réclamèrent, pour l’AOF, les mêmes programmes scolaires et les mêmes diplômes que dans la Métropole. 

Un groupe de socialistes africains, mené par le sénégalais Léopold Sédar Senghor (1906-2001)  et le guinéen Yacine Diallo (1897-1954), s’est battu farouchement pour libérer l’enseignement de l’emprise de l’administration coloniale en cherchant à rattacher les écoles à l’Éducation nationale.

En 1944, la Conférence de Brazzaville (30 janvier-8 février 1944), organisée pour déterminer le rôle et l’avenir de l’empire français, aboutit à la création de l’Union française. Cette conférence estime que la politique scolaire menée depuis 1930 est un échec (REF 26).

Dans une circulaire envoyée aux gouverneurs généraux le 23 mars 1945, le ministre des Colonies Paul Giacobbi (1896- 1951) attire leur attention sur les attentes des Africains, en notant qu’il faudra les satisfaire, particulièrement dans le domaine de l’éducation.

Conformément  aux  recommandations de Brazzaville, Pierre Cournarie (1895 – 1968), Gouverneur général de 1943 à 1946, avait organisé, par un arrêté, l’enseignement primaire en AOF selon un schéma qui resta en vigueur jusqu’à l’indépendance (REF 27).  

L’arrêté concerne essentiellement l’enseignement primaire qui se présente ainsi: un enseignement primaire élémentaire, un enseignement primaire supérieur, un enseignement de formation de cadres administratifs et un enseignement franco-arabe.

L’enseignement primaire élémentaire comprend trois cours (préparatoire, élémentaire et moyen) comportant chacun deux années d’études. Le fonctionnement des EPS a été maintenu comme tel.

Le développement de l’enseignement en AOF s’est poursuivi avec un très faible taux de scolarisation : moins de 5 % en 1945, avec de fortes différences rurales-urbaines et garçons-filles (REF 28).

Des Progrès ont été réalisés en 1946 sur le plan institutionnel : adoption de la «loi Houphouët-Boigny», qui supprime le travail forcé en Afrique ; la « loi Lamine Gueye », qui accorde la citoyenneté à tous les hommes et femmes des territoires de l’Union française.

En 1947 les EPS furent transformées en collèges modernes (arrêté général du 20 mai). C’est le début des lycées pour les autres colonies de l’AOF.  

Les collèges modernes de 4 ans correspondent au premier cycle de l’enseignement secondaire. La fin des études est sanctionnée par le Brevet d’Etudes du Premier Cycle (BEPC).  Il y a également des collèges de cycle long qui sont ouverts dans les chefs-lieux de certains territoires, avec des programmes du collège (4 ans d’étude après le CEPE) et du lycée (3 ans d’étude après l’admission au BEPC) ; la fin de ce cycle est sanctionnée par le baccalauréat avec diverses options (REF 29).

Le nombre d’africains reste faible dans ces collèges : 174 Africains sur les 723 élèves en 1946 ; en 1947, sur 61 reçus au baccalauréat il y a 26 Africains (REF 30).

Au même moment, certaines régions du Soudan sont particulièrement touchées par la désertion scolaire à cause des conséquences de la ruralisation. En 1947, un directeur d’écolesoudanais alerte ses supérieurs : « Le graphique des absences accuse une courbe ascensionnelle… Il y a opposition de la part des élèves, mais surtout de celle des parents qui,dans l’ensemble, considèrent l’école comme une corvée obligatoire qui doit suivre le sort du travail forcé. » (REF 26).

L’année suivante, l’inspection de cinq écoles soudanaises révèle que, sur un total de 635 élèves officiellement inscrits, seuls 263 sont présents.

  1. Le premier lycée du Soudan

Malgré les avancées institutionnelles de 1945 à 1947, la création d’une académie permettant l’ouverture des lycées et de l’enseignement supérieur dans les colonies n’a pas été réalisée parce que l’enseignement dans l’AOF dépendait du ministère des colonies au lieu du ministère français de l’Éducation nationale.

Jean Capelle (1909 -1983), nommé en 1946 directeur général de l’enseignement en AOF, dut démissionner en 1949, car il voulait que l’éducation dans les colonies soit rattachée au ministère français de l’Éducation nationale.

A Bamako, il fallait attendre 1950 pour que l’EPS, devenue collège classique en 1947, soit érigée en « Lycée Terrasson de Fougères ». Il est le premier lycée du Soudan. À l’indépendance, il portera le nom d’Askia Mohamed (1443-1538), ancien empereur du Songhaï.

De même, le  collège secondaire libre d’Abidjan devint en 1946 Cours secondaire d’Abidjan, puis Collège classique d’Abidjan en 1947, et Lycée classique d’Abidjan en 1955 (REF 31).

Malgré la signature, le 27 novembre 1950, du décret interministériel créant l’académie de l’AOF, par Pierre-Olivier Lapie (1901-1994), ministre de l’Éducation nationale de 1950 à 1951, et François Mitterrand (1916-1996), ministre de la France d’outre-mer de 1950 à 1951,  la guérilla continua à propos du statut de cette académie (REF 26).

La loi cadre Defferre (juin 1956), du nom du ministre de l’Outre-mer Gaston Deferre (1910-1986) rendît ce conflit obsolète en attribuant aux territoires la gestion des enseignements primaire et secondaire.

La Communauté française instituée par la Constitution du 4 octobre 1958 reconnaissait l’autonomie interne des États africains appartenant auparavant à l’Union française.

En avril 1959, la République soudanaise et le Sénégal fusionnent pour former la Fédération du Mali qui devient indépendante le 20 juin 1960. Plus tard, le Sénégal se retira de la fédération. Le 22 septembre 1960, la République soudanaise proclama son indépendance, tout en conservant le nom de Mali

  1. Conclusion

A la même période que le système colonial prônait un enseignement sommaire pour les africains, la France, de 1902 à 1905, mettait en œuvre sa première grande réforme des lycées, grâce au ministre de l’instruction publique Georges Leygues (1857-1933) et l’inspiration du mathématicien Émile Borel (1871-1956). Le cycle et la section dans l’enseignement secondaire (4 ans de tronc commun au collège ; 3 ans de lycée avec ou sans le latin, sanctionnés par le Baccalauréat en deux parties) ont apparu et les horaires des mathématiques et des sciences ont augmenté (REF 32).

En réalité, les colons ont volontairement pris des distances avec la vérité en qualifiant les africains de primitifs. La traduction du Tarikh Es Soudan par Ostave Houdas était déjà disponible en 1900. Ils ne peuvent pas ne pas connaitre le niveau élevé de l’enseignement à Tombouctou aux XVe et XVe siècles.

Le premier lycée de la France, créé par Napoléon Bonaparte (1769-1821), vit le jour selon la loi du 1er mai 1802 (REF 33); soit quatre siècles après l’âge d’or de Tombouctou dans les études scientifiques et culturelles.

Hardy déclare que la France a le devoir « d’améliorer l’âme indigène et […] augmenter la valeur morale des races que le hasard de l’histoire nous a confiées » (REF 34). Cette « générosité » contredit le système éducatif raciste qu’il a contribué à mettre en place.

Selon Jules Harmand (1845-1921), l’un des premiers partisans de la notion d’association, la colonisation est profondément antidémocratique. Il n’est donc pas question de la justifier par des « mensonges civilisés » et l’hypocrisie; mieux vaut reconnaître que les colonies ont été créées pour le bien de la métropole (REF 35).

Une autre contradiction majeure apparaît clairement dans l’idéologie coloniale. D’un  côté, on veut faire évoluer un peuple vers leur civilisation ; d’un autre côté, on dit vouloir respecter et  maintenir les traditions et coutumes de ce peuple « primitif ».

L’africaniste Maurice Delafosse (1870-1926), administrateur colonial, coauteur, avec Octave Houdas (1840-1916), du Tarikh el Fetach, avoua en 1921 le caractère injuste et hypocrite de la colonisation en ces termes: « Si nous condescendons à être francs vis-à-vis de nous-mêmes, nous sommes bien forcés d’avouer que ce n’est pas l’altruisme qui nous a conduits en Afrique …  Tantôt nous voulions assurer des débouchés à notre commerce ou des ressources de matières premières à notre industrie … En aucun cas je ne découvre, comme mobile de notre expansion coloniale en Afrique, la volonté réelle et raisonnée de contribuer au bonheur des populations que nous sommes allés subjuguer. C’est là une excuse que nous donnons facilement après coup, ce ne fut jamais un dessein… » (REF 36).

Après l’indépendance du Mali, en 1962, le pays proclame l’une des premières réformes du système scolaire que connaît le continent africain. Mais, le système scolaire colonial est reconduit dans ses grandes lignes. Une certaine homogénéité était nécessaire entre les systèmes éducatifs malien et français pour les maliens souhaitant poursuivre leurs études supérieures en France.

Le bilan du système colonial a été établi dans le document de la réforme de 1962. Il est bien maigre après un siècle de colonisation « neuf Maliens sur dix ne savent ni lire, ni écrire, 88 enfants sur cent ne vont pas à l’école, les cadres techniques et moyens manquent dans tous les domaines, les cadres supérieurs sont insignifiants, presque inexistants : trois docteurs vétérinaires, une dizaine de professeurs, huit à dix docteurs en médecine, trois pharmaciens, une dizaine d’hommes de Droit, quelques rares ingénieurs, pour une masse de quatre millions trois cent mille citoyens. »

Le taux de scolarisation et le nombre de cadres soudanais auraient-ils été significativement différents si le pays n’avait pas été colonisé ? Cà c’est une autre histoire.

Dans les pages suivantes, nous allons, pour les premières années du Mali indépendant, nous  pencher sur les premiers lycées ; les premières réformes du lycée ; les difficultés dans l’application des textes ; l’évolution des effectifs d’élèves et d’enseignants selon les filières.

Lire aussi- Le lycée au Mali: Entre problèmes et réformes (Première partie)

 

Références

REF 1: Barthélémy Gaillard ; « Approfondissements  autour du contexte historique »

http://www.grainesdeculture.be/IMG/pdf/approfondissement_contexte_historique.pdf

REF 2 : Dominique Guillemin, “The role of the Nigerian fleet in the conquest of French Sudan, 1884-1895”; p. 60-71; 2013; Revue historique des armées.

REF 3 : Jacques Charpy ; « Les archivistes de l’AOF face à leur temps » ; Outre-Mers. Revue d’histoire Année 2010 368-369 pp. 293-309

REF 4 : Arrêté promulguant le Décret du 1er octobre 1902 organisant l’Afrique Occidentale Française

http://www.colfra.org/spip.php?article235

REF 5 : Arrêté promulguant le Décret du 18 octobre 1904 réorganisant l’Afrique Occidentale Française

http://www.colfra.org/spip.php?article243

REF 6 : Denise Bouche, « Quatorze millions de Français dans la Fédération de l’Afrique occidentale française ? »; Outre-Mers. Revue d’histoire   /  Année 1982   /  255    /  pp. 97-113 

REF 7: Ministre à M. Chaudié, Gouverneur général de  l’AOF. Instructions, 11 octobre 1895, confidentiel. Archives nationales, section outre-mer (Aix-en-Provence), séries géographiques, AOF, carton 1, dossier 1. Cité par Denise BOUCHE dans « La création de l’AOF : un nouveau départ pour l’école »

REF 8 : Denise BOUCHE dans « La création de l’AOF : un nouveau départ pour l’école »

http://data.over-blog-kiwi.com/0/47/01/11/201306/ob_3332ec_denise-bouche-aof-et-ecole.pdf

REF  9: Fr. Jean Le Bihan « L’œuvre d’enseignement des frères de l’Instruction Chrétienne de Ploërmel aux îles SAINT-PIERRE et MIQUELON (1842-1903) »

http://www.lamennais.org/wp-content/uploads/2016/03/EM03.pdf

REF 10: Richard A. Corby; “Educating Africans for Inferiority under British Rule: Bo School in Sierra Leone”, Comparative Education Review Vol. 34, No. 3 (Aug., 1990), pp. 314-349

REF 11 : Une autre histoire. Histoires oubliées, histoires occultées. Jules Ferry et le « droit des races supérieures »

http://www.une-autre-histoire.org/jules-ferry-et-le-droit-des-races-superieures/

REF 12 : Arrêté du Gouverneur général, n° 806, 24 novembre 1903, organisant le service de l’enseignement dans les colonies et territoires de l’AOF, Bulletin administratif du Sénégal 1903, p. 647-656. – Arrêtés du Gouverneur général, 24 novembre 1903, n° 806, portant organisation du personnel de l’enseignement dans les colonies et territoires de l’AOF, et  n°  806 bis portant organisation du cadre indigène du personnel enseignant, Bulletin administratif du Sénégal, 1903, p, 657-661 et p. 700. Cité par Denise BOUCHE dans « La création de l’AOF : un nouveau départ pour l’école »

REF 13 : Leonhard Harding ; « Les écoles des Pères Blancs au Soudan Français, 1895-1920 » ; Cahiers d’Études africaines Année 1971 41 pp. 101-128

REF 14 : Zouanso COULIBALY ; « L’évolution  de  l’enseignement  et  de  la  formation  des enseignants du primaire au Burkina Faso (1903-1995) pp. 83-84. La qualité de l’enseignement primaire en question » pp. 83, 84. Thèse de Doctorat ( nouveau régime ). Présentée et soutenue par Sous la Direction de monsieur le Professeur Paul DEMUNTER . Université des Sciences et Technologies de Lille (Lille 1) . UoFoR  des Sciences de l’Education. Juin 1997

REF 15 : Stephan Martens; « Place et rôle de l’École en Outre-mer. L’exemple de la Guadeloupe et de Mayotte, des destins singuliers. » Conférence au CUFR de Dembeni

REF 16: Georges Hardy ; « Une conquête morale », 1917, (pp. 67) ; L’enseignement en A. O. F. Présentation de J.P. Little ; L’Harmattan ; 2005.

REF 17 : Abdou Moumouni Dioffo ; « L’éducation en Afrique » Collection Mémoire des suds ; 1964

REF 18 : Réné Maran « Batouala – Véritable roman nègre », prix Goncourt, Paris, éd. Albin Michel, 169 p. (notice BnF no FRBNF30875366) ; 1921

REF 19 : Cité par Oupoh Bruno Gnaoulé : « Histoire littéraire et littératures africaines » ; Les Cahiers du GRELCEF ; ISSN 1918-9370 ; Le temps et l’espace dans la littérature et le cinéma francophones contemporains ; Sous la coordination de Simona Emilia Pruteanu

REF 20 : Amadou FALL « L’école au Sénégal: la question de l’adaptation.

Histoire d’une problématique récurrente de 1817 à nos jours. » Thèse de doctorat de 3e cycle ; Année académique 2001/2002.

REF 21: Harry Gamble, “Contesting French West Africa: Battles over Schools and the Colonial Order, 1900–1950 (France Overseas: Studies in Empire and Decolonization)” pp. 296; September 1, 2017

REF 22 : Paul Désalmand ; « Histoire de I’Education en Côte-d’Ivoire (Tome 1 : Des origines à la conférence de Brazzaville en 1944) » P. 342; Abidjan, Editions CEDA, 1983

REF 23 : MADIEGA Y. G., NAO O. (eds), « Burkina Faso, cent ans d’histoire 1895-1995 », P. 1674 ; Karthla, Paris, 2003, T. & et T. 2, 2006, ISBN 2-84586- 41-0

REF 24: Gary Wilder, “The French Imperial Nation-State: Negritude and Colonial Humanism between the Two World Wars” P.323; Editeur : University of Chicago Press; Édition : New edition (1 décembre 2005).

REF 25: Adama Coulibaly. Politique de l’éducation au Mali de 1884 à 2012: entre rupture et adaptation. Juillet 2013

REF 26: Harry Gamble, « La crise de l’enseignement en Afrique occidentale française (1944-1950) », p. 129-162. Histoire de l’éducation ; 128 | 2010 : L’enseignement dans l’empire colonial français (XIXe-XXe siècles)

REF 27 : Arrêté du 22 août 1945, n° 2576, réorganisant l’Enseignement primaire en Afrique occidentale française (J.O. de l’AOF, 15 septembre 1945, p. 707-35)

http://www.axl.cefan.ulaval.ca/afrique/AOF-decrets.htm

REF 28 : Jean-Louis BOUTILLIER ; « Une  société  aofienne  ? », Orstom, Paris

http://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/divers15-08/010017238.pdf

REF 29 : Zouanso COULIBALY ; « L’évolution  de  l’enseignement  et  de  la  formation  des enseignants du primaire au Burkina Faso (1903-1995). La qualité de l’enseignement primaire en question » P. 139. Thèse de Doctorat ( nouveau régime ). Présentée et soutenue par Sous la Direction de monsieur le Professeur Paul DEMUNTER . Université des Sciences et Technologies de Lille (Lille 1) . UoFoR  des Sciences de l’Education. Juin 1997

REF 30 : Amady Aly Dieng « Histoire des organisations  d’étudiants africains en France  (1900 – 1950) » ; L’harmatan ; 2011 

REF 31: Côte d’ivoire News ; « Côte d’Ivoire: Le Lycée classique d’Abidjan une pépinière d’élite depuis 1945 » ; 2017

https://cotedivoirenews.info/cote-divoire-le-lycee-classique-dabidjan-une-pepiniere-delite-depuis-1945/

REF 32 : Éric Barbazo ; « Une réforme peut-elle être considérée comme réussie ? L’exemple de la réforme de 1902 »

http://numerisation.univ-irem.fr/AAA/AAA17005/AAA17005.pdf

REF 33 : Loi générale sur l’instruction publique du 1er mai 1802 (11 Floréal An X)
https://www.education.gouv.fr/cid101148/loi-generale-sur-l-instruction-publique-du-1er-mai-1802-11-floreal-an-x.html

REF 34: Georges Hardy ; « Une conquête morale », 1917, (p. 18) ; L’enseignement en A.O.F. Présentation de J.P. Little ; L’Harmattan ; 2005.

REF 35 : J. Harmand ; « Domination et Colonisation » ; Paris, Flammarion, 1910. Cité dans « L’enseignement en A.O.F. Présentation de J.P. Little ; L’Harmattan ; 2005 »

REF 36 : Maurice Delafosse, Sur l’orientation de la politique indigène de l’Afrique noire, A.F., R.C., 1921. Cité par Marie-Claude Guerrini, « Le rôle du tertiaire supérieur dans la domination de l’économie ivoirienne » Revue Tiers Monde Année 1975 61 pp. 113-134

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